Axel Kahn à Lourmarin le 29 Avril 2017

La génétique ne nous détermine pas  ? C’est le nouveau slogan qui circule.

Tout est dans nos gênes ou tout est environnemental ?

Mêmes gènes / Comportements différents  ?

 

La question laisse déjà entrevoir la complexité des réponses et ce sont les savoirs qui conduisent à la liberté……. Voici quelques réflexions.

 

Axel Kahn, dans son dernier essai, intitulé  « Etre humain, pleinement » interroge la condition humaine au travers de ses deux héroïnes, Dewi et Eka, sœurs jumelles au même capital génétique mais aux destins opposés. Tandis que l’une, éveillée et éduquée dans un environnement affectivement riche et ouvert au contact des autres, va réaliser pleinement son potentiel humain, l’autre, enfant sauvage perdue dans la jungle indonésienne, n’aura pas accès à sa propre construction faute d’avoir connu aux premiers mois de sa vie l’interaction nécessaire à son développement mental.

Au fil de cette fable, Axel Kahn explore toutes les étapes d’un parcours humain, de l’individuation de l’enfant jusqu’à l’accomplissement de l’adulte.

Une réflexion qui intègre le déterminisme génétique, l’éducation, l’aléa culturel et social, mais aussi le libre arbitre et l’exercice de la volonté individuelle.

« Dans l’interrogation sur ce qu’est un être humain, et sur la façon dont on peut activer le potentiel autorisé par le génome humain, l’altérité joue un rôle déterminant, souligne Axel Kahn. On se construit avec l’autre, on apprend au contact de l’autre à tous les âges de la vie. Des siècles de réflexion philosophique montrent que la recherche d’un bonheur solitaire est impossible. » Après l’altérité, l’engagement est aussi un terme clef pour le penseur, qui se définit comme « ni optimiste, ni pessimiste, mais mobilisé », et rappelle que  l’homme porte à la fois les plus grands espoirs et la plus grande menace.

« Je veux dire à tous, et particulièrement aux jeunes, qu’il faut oser vouloir. La vie quotidienne, les contraintes que la société fait peser sur nous, sont souvent une invitation au découragement. Mais c’est parce l’on n’ose pas vouloir que rien ne change. Il faut apprendre à aimer oser, puis à oser vouloir pour construire une existence authentiquement libre, pour écrire l’avenir ».

 

AXEL KAHN sera le Samedi 29 avril 2016 à 14H30 en conférence au Château de Lourmarin.

 

Le suivre également sur son Blog, son article « Les gênes, le bien et le mal » est à lire. axelkahn.fr/blog/

 

D’autre part, voici un article du Monde qui peut aussi nous aider à comprendre et à poursuivre notre réflexion.

« Un chirurgien urologue a publié le 1er février 2016 sur le site du Monde un article « L’ADN, agent d’un bonheur national », auquel a répondu un blogueur « Le comportement résulte d’une socialisation, pas de l’ADN ». Du positionnement de nos politiques sur le lien entre déterminisme génétique / environnement social et comportement dépendent de nombreuses politiques pédagogiques et de santé publique.

 Dans son article « l’ADN, agent du bonheur national », le chirurgien urologue Laurent Alexandre décrit le lien entre un gène, et plus particulièrement les différentes formes qu’il peut avoir dans une population, et l’empathie. Un article « Le comportement résulte d’une socialisation, pas de l’ADN » du Blog Biosphère lui répond que seule la socialisation influe sur nos comportements.

Ce débat s’inscrit dans l’éternel débat du rapport entre l’inné et l’acquis, entre le déterminisme génétique et l’influence de l’environnement, sur nos comportements. Chaque époque a vu les défenseurs de l’innée ou de l’acquis. Par exemple, Platon, Descartes, Diderot, Gall, ou Broca, ont privilégié les thèses inéistes ; alors qu’Aristote, Helvetius, Taine, ou Cajal, ont privilégié les thèses en faveur de l’acquis. Cette question est souvent politisée. Par exemple, lors de la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy et Michel Onfray avaient débattu dans Philosophie Magazine (du 8 mars 2007) de la part de l’inné et de l’acquis dans le comportement pédophile. Selon Nicolas Sarkozy « on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable », alors que selon Michel Onfray « nous sommes façonnés, non par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio historiques dans lesquelles nous évoluons ». En d’autres termes, lorsqu’on est de droite, ce sont nos gènes qui déterminent notre comportement alors que lorsqu’on est de gauche, c’est l’environnement.

Ces deux options impliquent des politiques radicalement différentes. Lorsqu’on choisit l’option « tout est dans nos gènes », l’individu n’est pas libre, n’est pas responsable de ses agissements, rien n’est possible pour l’empêcher d’agir selon ses « penchants ». En conséquence, les politiques envisagées, celles que proposait Nicolas Sarkozy en 2007 par exemple, préconisent d’isoler rapidement les enfants présentant un comportement douteux, qui pourraient plus tard devenir délinquants. Les enfants montrant « un fort potentiel génétique » pourraient selon la même logique suivre très tôt une formation renforcée pour venir compléter les rang de l’élite « génétique ». On pense aussi aux politiques eugénistes. Lorsqu’on choisit l’option « tout est environnemental », l’accent est mis sur le milieu scolaire, familial, social, pour que l’enfant puisse se développer dans les meilleures conditions. Dans une démocratie, l’égalité du milieu scolaire est alors nécessaire pour garantir à tous les mêmes conditions de développement. Mais lorsque l’enfant a des difficultés d’apprentissage on culpabilise les familles, les professeurs, le « système ».

Puisque ce débat s’appuie des deux côtés sur la science, regardons de plus près ce qu’indiquent les résultats expérimentaux.

Il existe des gènes associés à des traits comportementaux …

Pour découvrir les gènes associés à un trait donné, les généticiens prennent dans la population tous les individus présentant ce trait, analysent leur génome (l’ensemble des gènes) et le comparent à ceux qui ne présentent pas ce trait. C’est comme cela que de nombreux gènes ont été identifiés comme responsables de maladies (par exemple la mucoviscidose, la trisomie 21, les hémophilies, les myopathies, l’intolérance au lactose, certaines surdités et cécités) ou de caractéristiques physiques (couleur des yeux, des cheveux, de la peau, groupes sanguins).

En ce qui concerne le comportement, il faut déjà se mettre d’accord sur la définition du trait. En ce qui concerne les maladies neurologiques, il suffit de prendre tous les patients présentant le même symptôme. On a par exemple trouvé des gènes associés à certaines formes d’autisme, la schizophrénie, certaines épilepsies, certaines dépressions, la dyslexie, des maladies neurodégénératives.

Pour vérifier que ces gènes sont bien responsables de ces maladies, les chercheurs les retirent du génome d’animaux de laboratoire (des souris par exemple) pour vérifier que les animaux présentent les mêmes symptômes que les patients et pour ensuite étudier la maladie chez ces animaux. C’est le cas pour les maladies présentées ci-dessus.

En ce qui concerne les traits moins évidents, il faut bien attendu faire attention à la définition des traits et vérifier que ce sont bien les gènes identifiés qui causent le trait, par exemple en les retirant du génome d’animaux de laboratoire. L’exemple pris par le chercheur urologue est l’empathie et un gène codant un récepteur à l’hormone ocytocine, c’est-à-dire une protéine à la surface des cellules sur laquelle se fixe l’ocytocine. Certaines variantes du gène (on parle d’allèle) ont été retrouvées sur des personnes très sociales, et d’autres allèles chez des personnes qui le sont moins. Si on retire ce gène chez du génome de souris, on verra effectivement des différences de comportement (moins d’attachement mère – enfant, moins de fidélité entre les mâles et les femelles).

… mais les gènes n’expliquent pas tout.

En ce qui concerne des traits comme la pédophilie, l’orientation sexuelle, la délinquance, l’intelligence, la foi, on trouvera toujours une étude scientifique disant avoir trouver le gène associé à l’un de ces traits comportementaux. Cependant, toutes les personnes présentant un trait n’auront pas forcément le même allèle et toutes les personnes ayant le même allèle n’auront pas forcément le même trait. Par exemple, deux vrais jumeaux (avec les mêmes gènes) n’auront pas le même comportement. Par ailleurs, aucun animal de laboratoire n’a confirmé ces études.

On peut, dans certains cas, parler de facteur de risque. Lorsqu’on a tel allèle, on a telle probabilité de développer un trait comportemental. Il n’y a pas de déterminisme (puisque cette probabilité n’est pas de 100%) et l’environnement a toute sa place. Un exemple est celui de l’alcoolisme. Des allèles de prédisposition à l’alcoolisme ont été identifiés, cest-à-dire qu’ils sont plus fréquents chez les personnes alcooliques que dans le reste de la population. Cependant, si une personne avec un allèle de prédisposition ne vit pas dans un groupe où on consomme souvent de l’alcool, elle ne sera peut-être jamais alcoolique ; si elle vit dans un groupe où on consomme souvent de l’alcool, elle aura plus de risques que les autres d’être alcoolique.

Ce que les corbeaux nous disent

Il existe une espèce de corbeaux spécifiques de la Nouvelle-Calédonie, répartis sur différentes îles qui la composent (Grande-Terre, Maré, et Toupeti). Ces corbeaux utilisent des outils, parfois sophistiqués, pour chercher des larves qui sont dans les arbres. Certains utilisent de simples tiges, d’autres de brindilles munies d’un crochet et d’autres des feuilles avec des piquants découpées. Ces outils permettent de pêcher les larves. Les chercheurs ont observé que chaque population de corbeau utilise un type d’outil différent. Est-ce dû à des gènes différents entre ces populations ou à des « cultures » différentes ? Ces populations ne sont pas génétiquement identiques, ce qui laisserait penser que des différences génétiques expliquent les différents types d’outils. Les chercheurs ont cependant aussi observé que chez ces corbeaux, les petits restent au moins un an avec leurs parents, qui leur enseignent comment fabriquer les outils. Ils ont fait l’expérience avec des petits en captivité qui n’ont jamais été en contact avec leurs parents. Ces petits fabriquent d’eux-mêmes des outils, mais très simples. Il semble donc que les corbeaux de Nouvelle-Calédonie ont la capacité innée à fabriquer des outils, et que leurs parents leur enseignent comment les améliorer.

Il y a donc à chaque génération une transmission génétique et culturelle et ce que nous sommes est 100% dû à nos gènes et 100% dû à notre environnement. Nos gènes permettent le développement de notre cerveau, et une des conséquences est que tous les humains ont des cerveaux qui se ressemblent énormément (les aires visuelles, auditives, de la mémoire, etc., se situent toujours au même endroit par exemple).

Comme nous n’avons pas tous les mêmes allèles pour ces gènes, il peut y avoir des différences fines dans les contacts entre des cellules du cerveau, les neurones. Parfois ces allèles donnent de profondes modifications dans le développement du cerveau, qui ont pour conséquences des maladies comme l’autisme. L’apprentissage, l’environnement dans lequel on vit, peut modifier des connections entre les neurones, renforcer certains traits, en diminuer d’autres. Par exemple, si on vit dans un environnement violent, les comportements de défense seront renforcés ; si on vit dans un environnement curieux de tout, la curiosité sera renforcée.

En conclusion

Quelque soit la part de la génétique – importante – dans notre développement cérébrale, nous ne pouvons y toucher (cela est un autre débat en tout cas). Il est important de connaître cette part génétique, notamment lorsqu’elle conduit à des maladies. Par exemple, pendant longtemps l’autisme a été considéré comme étant la conséquence d’un comportement castrateur des mères, ce qui les culpabilisait. Savoir que des gènes sont impliqués dans cette maladie déculpabilise les familles et permet d’envisager des traitements.

En revanche, nous pouvons tout à fait contrôler, modifier, l’environnement dans lequel nous vivons, notamment par les politiques éducatives, culturelles et d’urbanisation. D’autre part, quelque soit la part de la génétique dans la formation de notre cerveau, nous sommes, à moins d’être malades, responsables de nos actes. Certains voudraient croire qu’il existe des allèles du Français. On peut lire par exemple dans le programme du Front National que le taux de natalité des Français (avec deux parents Français) serait plus faible que le taux de natalité de ceux avec moins d’un parent Français. Il propose en conséquence d’aider les familles Françaises, afin probablement de garantir une bonne proportion des « gènes français » dans la population. Ce genre de discours n’a aucun sens car « être Français » n’est pas un trait physique mais une adhésion à un pays, une histoire, des valeurs. »

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